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Joffrey de Peyrac

Citations autour du personnage

Chemin de Versailles

Edition J'ai lu - Partie 1

Chapitre 1

Elle revoyait le comte de Peyrac, son mari, cet homme étrange et séduisant, malgré la disgrâce d’une jambe infirme qui l’avait fait surnommer le Grand Boiteux du Languedoc. Grand savant aussi, grand artiste, grand esprit, grand en tout, il attirait la sympathie et l’amour, et sa petite épousée, d’abord farouche, était devenue une femme passionnément éprise.

Elle seule savait pourquoi le moine Bêcher devait mourir. Elle voyait en lui le symbole de tout ce que Joffrey de Peyrac avait honni au cours de sa vie : la bêtise humaine, l’intolérance et cette survivance de la sophistique moyenâgeuse contre laquelle il avait cherché en vain à défendre les sciences nouvelles. Et c’était cet esprit borné, égaré dans une ténébreuse et ancienne dialectique, qui avait triomphé. Jeffrey de Peyrac était mort.

Chapitre 14

« Ainsi, se disait-elle, voilà ce que tu as fait du fils de Joffrey de Peyrac, de l’héritier des comtes de Toulouse, de l’enfant des Jeux floraux, né pour la lumière et pour la joie !… »

Edition J'ai lu - Partie 2

Chapitre 10

La vie s’était chargée de la convaincre de sa solitude sans recours. Que son mari fût mort sur le bûcher, ou plus tard, dans une retraite ignorée, il était bel et bien mort ! Elle ne le reverrait jamais.

À certains termes, elle tressaillait, croyant entendre la voix passionnée de Joffrey de Peyrac et voir briller le feu de son regard.

Chapitre 12

[Prince de Condé ] – La vue des armes de cet homme me causait du désagrément. C’était un maudit !

– Un maudit ? répéta-t-elle en écho.

– Oui. Un gentilhomme qui fabriquait de l’or avec un secret que lui avait donné le diable. On l’a brûlé. Et le roi m’a fait le don de ses biens. Je ne suis pas encore très sûr que Sa Majesté n’ait pas cherché à me porter malheur par ce geste.

Chapitre 14

Voilà donc pourquoi, entre ces murs, elle se sentait oppressée tour à tour de joie et de douleur. C’était parce que le fantôme de Joffrey de Peyrac les hantait. Joffrey de Peyrac… fantôme ! Quel triste destin pour lui qui n’était que vie, qui adorait la vie sous toutes ses formes et dont le corps était si merveilleusement dressé aux voluptés !

De nouveau, la joie remplaçait la peine dans le cœur d’Angélique. L’âme des troubadours était passée en Cantor. Il chantait. Joffrey de Peyrac n’était pas mort, puisqu’il revivait en ses deux fils. L’un lui ressemblait, l’autre aurait sa voix… Déjà, elle décidait de faire donner des leçons à Cantor par M. Lulli, le musicien du roi.

Chapitre 20

– Je me demande, reprit l’intendant en fronçant les sourcils, comment un tel homme a pu mourir.

– Quel homme, Molines ?

– M. le comte de Peyrac…

Angélique se crispa toute. Depuis quelque temps, le désespoir qu’elle éprouvait toujours lorsqu’elle pensait à Joffrey s’aggravait d’obscurs remords. Ses yeux aussi cherchèrent machinalement le ciel nocturne.

– Croyez-vous que… qu’il m’en voudra… si j’épouse Philippe ? Demanda-t-elle.

Le vieillard ne parut pas l’avoir entendue.

– Qu’un tel homme puisse mourir, voilà qui dépasse l’entendement, reprit-il en hochant la tête. Peut-être le roi l’a-t-il compris à temps….

Angélique lui saisit le bras d’un geste impulsif.

– Molines… vous savez quelque chose ?

– J’avais entendu dire que le roi l’avait gracié… au dernier moment.

– Hélas ! Je l’ai vu de mes yeux brûler sur le bûcher.

– Alors, laissons les morts enterrer les morts, dit Molines avec un geste de pasteur qui lui allait très bien et qui devait l’aider à tromper son monde. Que la vie s’accomplisse !

Joffrey, où es-tu ? Pourquoi cette lueur qui se précise alors que la flamme du bûcher s’est éteinte depuis cinq années… Si tu erres encore sur la terre, reviens vers moi !

Elle avait peur. Peur de Philippe, mais surtout de Joffrey, qu’il fût mort ou vivant !…

Chapitre 23

– Vous êtes mon ami, Desgrez, murmurait Angélique. Je n’en ai point de meilleur, je n’en aurai jamais de meilleur. Dites-moi, vous qui savez tout, dites-moi que je ne suis pas devenue indigne de LUI. C’était un homme qui avait dominé ses disgrâces et la pauvreté, au point de régner sur l’esprit des autres comme peu d’êtres peuvent le faire… Mais moi, moi, que n’ai-je pas dominé aussi ?… Vous qui savez d’où je reviens, souvenez-vous et dites-moi… Suis-je indigne de ce prodigieux phénomène de volonté qu’était le comte de Peyrac ?… Dans la force que j’ai déployée pour arracher ses fils à la misère, ne reconnaîtrait-il pas la sienne ?… S’il revenait…

– Oh ! ne vous cassez donc pas la tête, mon ange, fit Desgrez de sa voix traînante. S’il revenait… eh bien, s’il revenait, autant que j’ai pu juger cet homme, je pense qu’il commencerait par vous flanquer une volée de bois vert. Ensuite, il vous prendrait dans ses bras et vous ferait l’amour jusqu’à ce que vous demandiez grâce. Puis, tous les deux, vous vous préoccuperiez de trouver un coin tranquille pour y attendre vos noces d’or. Calmez-vous, mon ange. Et suivez votre chemin.

– N’est-ce pas bizarre, Desgrez, que je ne puisse détruire en moi cette espérance de le revoir un jour ? Certains ont dit que… ce n’était pas lui qu’on a brûlé en place de Grève.

– N’écoutez pas les racontars, fit-il durement. On cherche toujours à créer des légendes autour des êtres extraordinaires. Il est mort, Angélique. N’espérez plus. Cela use l’âme. Regardez en avant et épousez votre petit marquis.

Chapitre 27

Malgré elle, le souvenir de ses premières noces, sous le ciel de Toulouse, revenait la hanter.

Elle se revoyait gisant, inerte, la tête légère, les membres lourds d’une lassitude qu’elle connaissait pour la première fois. À son chevet, s’inclinait la silhouette du grand Joffrey de Peyrac.

– Pauvre petite blessée ! avait-il dit.

Mais sa voix n’avait pas de pitié. Et, tout à coup, il s’était mis à rire, d’un rire de triomphe, le rire exalté de l’homme qui, le premier, a marqué de son sceau la chair de la compagne aimée.

« Voilà aussi pourquoi je l’aime ! » avait-elle pensé alors. Parce qu’il est l’Homme par excellence. Qu’importé sa face ravagée ! Il a la force et l’intelligence, la virilité, l’intransigeance subtile des conquérants, la simplicité, bref tout ce qui fait l’Homme, le premier des êtres, le maître des créatures… »

Et c’était cet homme-là qu’elle avait perdu, qu’elle venait de perdre une seconde fois ! Car elle sentait obscurément que l’esprit de Joffrey de Peyrac la reniait. Ne venait-elle pas de le trahir ?

Angélique et le Roy

Edition J'ai lu - Partie 1

Chapitre 3

– Cet enfant est sorti de mon sein, se dit Angélique, et pourtant ce n’est pas le fils de Joffrey de Peyrac ! J’ai mêlé mon sang, qui n’appartenait qu’à lui, à un sang étranger.

Atterrée, elle voyait en lui le fruit d’une trahison qu’elle n’avait pas réalisée jusqu’alors. Elle dit à mi-voix :

– Je ne suis plus ta femme, Joffrey !

« Tu m’as aimée, Joffrey. Et je t’ai adoré. Pourquoi m’as-tu aimée ? Parce que j’étais belle ?… Tu étais tellement épris de beauté. Un bel objet dans ton palais du Gai-Savoir… Mais tu m’aimais plus que cela ! Je l’ai su lorsque tes bras durs m’étreignaient jusqu’à me faire gémir… J’étais pourtant enfantine encore… Mais intègre. C’est pour cela peut-être que tu m’as tant aimée… »

[…]

« L’autre nuit comme il a dit ces mots, le blond marquis au regard impénétrable ! Je ne suis plus ta femme, Joffrey ! Il me revendique. Et ton amour s’éloigne de moi comme une barque qui m’abandonne sur un rivage glacé. Plus jamais ! Plus jamais !… C’est difficile de se dire : plus jamais… d’admettre que tu deviennes une ombre pour moi aussi. »

Chapitre 9

Parce qu’il lui ressemblait, parce qu’il ressemblait à tous ses petits frères de Sancé qu’elle avait vus grandir autour d’elle, elle ne réalisait pas assez que Joffrey de Peyrac était aussi le père de Cantor. L’esprit positif, aventureux et irréductible du grand comte toulousain se retrouvait en lui.. Elle le revoyait s’en allant en guerre, grave et pénétré de joie sous son grand chapeau. Elle le revoyait chantant pour la reine, elle entendait sa voix d’ange : Adieu mon cœur, adieu ma vie

Adieu mon espérance !

Et elle le revoyait encore tout petit, fardeau léger qu’elle portait en ce jour d’hiver lointain où elle l’avait ramené au Temple, à travers un Paris embaumé par l’odeur des crêpes de la Chandeleur.

Edition J'ai lu - Partie 2

Chapitre 25

– Qu’avez-vous fait de ce chanteur, de ce génie, de ce grand fou boiteux qui tenait Toulouse sous sa magie innocente ? Comment pourrais-je oublier Toulouse ! On y chante, on y maudit. On y jette des fleurs et des anathèmes. Toulouse, la ville la plus sévère et la plus tendre, la ville de Joffrey de Peyrac que vous avez fait brûler vif en place de Grève !…

[…]

– On a dispersé ses cendres au vent de la Seine, ses fils n’ont plus de nom, ses palais ont été rasés, ses amis se sont détournés de lui, ses ennemis l’ont oublié, rien ne subsiste du Gai-Savoir, où l’on menait si joyeuse vie. Vous lui avez tout pris… Mais vous n’aurez pas tout ! Vous ne m’aurez pas, moi, sa femme…

[…]

– Peut-être ne vous en souvenez-vous plus, reprit-elle à mi-voix. Qu’est-ce qu’un homme après tout, pour un monarque aussi puissant que vous ? Une poussière, dont la cendre fut emportée dans la Seine. Mais je me souviens toujours et à jamais. Je suis allée vous supplier au Louvre, mais vous m’avez repoussée. Vous le saviez innocent, mais vous le vouliez condamné. Parce que vous craigniez son influence sur le Languedoc. Parce qu’il était plus riche que vous !… Parce qu’il ne se traînait pas bassement à vos pieds. Vous avez payé les juges pour que le verdict soit contre lui. Vous avez fait assassiner le seul témoin qui aurait pu le sauver. Vous l’avez laissé torturer. Vous l’avez laissé périr. Et moi… vous avez laissé l’abandon et la misère m’engloutir, avec mes deux enfants… Comment pourrais-je oublier tout cela!

Chapitre 26

[…] Oui, je l’affirme, le comte de Peyrac menaçait ma couronne et mon pouvoir parce qu’il était l’un des plus grands parmi mes vassaux. Or, les grands avaient été et restaient encore mes pires ennemis.

[…] Ruiner la vie d’un homme uniquement par envie et jalousie était un acte méprisable et inconcevable de la part d’un vrai souverain. Agir de même avec la conviction que la condamnation d’un seul épargnerait les plus grands désordres à un peuple épuisé qui n’en avait déjà que trop supporté était un acte de sagesse.

– En quoi mon mari avait-il jamais menacé l’ordre dans votre royaume ?

– Par sa seule présence.

– Par sa seule présence ?

– […] Le temps avait passé. D’autres soucis me réclamaient : d’une part la prépondérance de plus en plus grande dans les affaires de mon surintendant, Fouquet. De l’autre le raidissement d’une province longtemps rivale du fief d’Ile-de-France, l’Aquitaine. Vous en étiez alors la reine, ma très chère. On parlait des merveilles de Toulouse et comment votre beauté allait ressusciter la belle Eléonore d’Aquitaine. Il ne m’échappait pas que cette province était d’une civilisation différente, et comme étrangère. Matée cruellement par la Croisade des Albigeois, plus tard longtemps anglaise et presque entièrement gagnée aux croyances hérétiques, elle en était encore à ne supporter qu’avec contrainte la tutelle de la couronne de France. Le titre seul de comte de Toulouse le posait donc comme un féal dangereux, sans même tenir compte de la personnalité de l’homme. Or, de plus, quel homme sous ce titre ! Un être d’une intelligence grandiose, d’un caractère excentrique et séduisant, riche, influent et savant. Je le vis et j’en demeurai obsédé d’inquiétude. Oui, il était plus riche que moi, et cela je ne pouvais l’admettre, car en notre siècle l’argent subordonne la puissance, et tôt ou tard cette puissance serait amenée à se mesurer avec la mienne.

« Dès lors je n’eus plus qu’un dessein : briser cette force qui se développait hors de moi, créant à mon flanc un autre État, peut-être bientôt un autre royaume. Croyez-moi si je vous affirme qu’en premier lieu je ne voulais pas m’attaquer à l’homme, mais seulement diminuer les prérogatives du comte, morceler son pouvoir. Mais à l’étude, je découvris une faille dans l’existence du comte de Peyrac, qui me permettait de charger un autre de la difficile besogne. Votre mari avait un ennemi. Je n’ai jamais pu démêler à quel propos, mais Fouquet, l’omnipotent Fouquet, avait aussi juré sa perte.

[…]

– Dès lors je confiai l’affaire à Fouquet, reprit-il. J’étais certain qu’elle serait bien menée et elle le fut. Il sut se servir, le fouinard, de la vindicte de l’archevêque de Toulouse. J’avoue avoir observé avec intérêt les méthodes de mon surintendant. Lui aussi avait pour lui l’argent, l’influence. Lui aussi n’était pas loin de se croire le maître du pays. Patience ! Son tour viendrait et il ne me déplaisait pas de le voir, auparavant, s’occuper à réduire mes ennemis par le même procédé indirect que j’utiliserais plus tard contre lui-même. Relisant ce tantôt les pièces du procès j’ai mieux compris le sens de votre indignation.

« Vous parliez de l’assassinat d’un des témoins à décharge, le Révérend Père Kirchner. Hélas ! c’est exact. Tout était entre les mains de Fouquet et de ses agents, et Fouquet voulait la mort du comte de Peyrac. C’était, certes, aller un peu loin. Lorsqu’il l’obtint, j’intervenais…

[…]

– Que puis-je contre le destin ? dit-elle faiblement. J’aurais voulu – oui, je le confesse à voix basse – j’aurais voulu oublier. J’aimais tellement la vie. Je me sentais trop jeune pour me lier à un mort. L’avenir me souriait et m attirait par mille séductions. Mais les années ont passé et je m’aperçois que je ne peux rien, que je ne pourrai jamais rien contre cette réalité. Il était mon époux ! Je l’aimais de tout mon être, par le cœur et par l’esprit, et vous l’avez fait brûler vif en place de Grève.

– Non ! fit le roi sombrement.

– Il a brûlé dans la fournaise, répéta Angélique farouchement. Que vous l’ayez voulu ou non. Toute ma vie j’entendrai les craquements du brasier qui l’a consumé sur votre ordre.

– Non, répéta la voix de Louis, comme si c’était sa canne que frappait le bois du plancher.

Cette fois elle l’entendit et elle le regarda avec effarement.

– Non, redit le roi pour la troisième fois, presque dans un souffle, il n’a pas été brûlé. Ce n’est pas lui qui a été consumé sur le bûcher en cette fin de janvier 1661, mais le cadavre d’un condamné étranglé, qui lui avait été substitué. Sur mon ordre – il accentua les mots – sur mon ordre, le comte Joffrey de Peyrac, au dernier moment, a été soustrait à son sort ignominieux. J’ai pris moi-même soin d’instruire le bourreau de mes projets ainsi que des détails pratiques pour conserver le strict secret, car il n’était pas dans mes projets de lui accorder une grâce spectaculaire. Si je voulais sauver Joffrey de Peyrac, je n’en condamnai pas moins le comte de Toulouse. Le caractère clandestin de mon entreprise posa mille difficultés. On finit par se rallier à un plan que rendait possible la situation particulière d’une boutique de la place de Grève. Ce cabaret possédait une cave qui correspondait par un souterrain avec la Seine. Le matin de l’exécution, mes agents masqués s’y installèrent et apportèrent le cadavre, vêtu d’une robe blanche. Peu après le cortège arriva. Le bourreau fit entrer quelques instants le condamné dans le cabaret sous prétexte de lui administrer un cordial, et la substitution put s’opérer hors des yeux de la foule. Tandis que le feu consumait un cadavre anonyme coiffé d’une cagoule, le comte de Peyrac était conduit, par le souterain, jusqu’au fleuve, où une barque l’attendait.

 » Pouvais-je me douter que vous l’aimiez encore à ce point ? On n’aime plus un homme disparu, mort depuis des années. Voilà bien les femmes. Toujours embarquées sur des chimères ! Avez-vous seulement jamais songé à la marche du temps ? Si vous le retrouviez aujourd’hui vous ne le reconnaîtriez pas, pas plus qu’il ne vous reconnaîtrait. Vous êtes devenue une autre femme, comme il serait devenu un autre homme. Je ne pouvais vous imaginer aussi déraisonnable.

– L’amour est toujours déraisonnable, Sire.

L’instinct profond qui est au cœur des femmes éveillait en elle une certitude. Puisqu’il n’était pas mort sur le bûcher, c’est qu’il vivait encore ! Si le sort l’avait arraché aussi miraculeusement au feu, ce ne pouvait être que pour le rendre à Angélique, et non pour lui reprendre sa vie, par un mauvais tour, quelques jours plus tard. Cela, elle ne pouvait y croire. Quelque part en ce vaste monde, en un point de la terre inconnu, il existait, il l’attendait, et dût-elle parcourir chaque parcelle de la terre sur ses pieds sanglants elle le chercherait et le retrouverait. On l’avait séparée de lui, mais sa vie n’était pas achevée. Un jour viendrait où elle l’atteindrait, épuisée, où elle tomberait en pleurant sur son cœur et ils seraient à nouveau deux. Elle n’évoquait ni son visage, ni sa voix, ni même son nom, mais elle tendait les bras vers lui à travers les ténèbres de l’absence et de l’oubli. Et les yeux levés vers le ciel assombri où les grands arbres remuaient leurs cimes avec un mouvement d’algues entraînées par les courants de la nuit, elle cria, délirante, exaltée : « Il n’est pas mort. Il n’est pas mort ! »

Indomptable Angélique

Edition J'ai lu - Partie 1

Chapitre 1

Joffrey de Peyrac vaincu, mourant, mort, c’était une image qui lui avait toujours paru fausse, incongrue. Elle ne parvenait pas à le « voir » ainsi. Elle le voyait plutôt tel qu’il avait dû demeurer jusqu’au bout, son esprit aux aguets veillant dans son corps épuisé, tout son instinct tendu à refuser la mort, décidé à jouer la partie sans faiblesse jusqu’au dernier instant. Un miracle de volonté. Mais tel qu’elle l’avait connu, il était bien capable de cela et de plus encore.

Chapitre 2

– C’était le maître de Toulouse, dit-il… Le maître de Toulouse n’existe plus. Il régnait sur un palais… Il n’y a plus de palais. Il était le seigneur le plus riche du Royaume. Ses richesses lui ont été enlevées… Il était un savant connu du monde entier… Désormais il est inconnu et où pourrait-il exercer sa science ?… Que reste-t-il de ce que vous aimiez en lui ?…

[…]

– Oui, je sais. Mais cela n’a rien à voir avec l’amour que je lui porte… que je lui porterai toujours. Entre nous, cher monsieur Desgrez, que penseriez-vous d’une femme qui a reçu quelques dons de la nature et qui demeurée seule, abandonnée de tous, au dernier degré de la misère, n’en userait pas un peu pour se tirer d’affaire ? Vous diriez que c’est une imbécile et vous auriez raison. Je vais vous paraître cynique, mais aujourd’hui encore s’il le fallait, je n’hésiterais pas à user du pouvoir que j’ai sur les hommes pour parvenir à mes fins. Les hommes, tous les hommes qui sont venus après lui, qu’ont-ils représenté pour moi ? Rien.

[…]

– Ah ! Desgrez, vous ne pouvez pas comprendre. Il me fallait bien m’illusionner, essayer de vivre… Une femme a tant besoin d’aimer et d’être aimée… Mais son souvenir à lui est toujours resté en moi comme un regret lancinant.

[…]

– Il a glissé un anneau d’or à mon doigt, dans la cathédrale de Toulouse. C’est peut-être la seule chose qui reste entre nous, maintenant, mais n’est-ce pas un lien qui a sa force ?… Je suis sa femme et il est mon époux. Je serai toujours à lui et il sera toujours à moi. Et c’est pourquoi je le chercherai… La terre est grande, mais s’il vit en un lieu de cette terre, je le retrouverai, devrais-je marcher toute ma vie… Jusqu’à cent ans !

Chapitre 3

Elle serra sur son cœur la tête bouclée. Il n’y avait pas de plus beau garçon sur la terre et de plus charmant. Toute la séduction native du comte de Peyrac était déjà en lui.

Il l’avait connu enfant et il disait que je lui ressemblais exactement sauf que sa joue à lui avait été coupée par un sabre. Alors nous lui demandions de raconter cette vie merveilleuse. C’était un homme qui savait tout, même fabriquer de l’or avec de la poussière. Il chantait d’une telle façon que ceux qui l’écoutaient ne pouvaient plus bouger de leur place. Il a battu tous ses ennemis en duel. À la fin, de méchants jaloux ont réussi à l’emprisonner et on l’a brûlé en Place de Grève. Mais Pascalou disait qu’il était tellement fort qu’il avait réussi à leur échapper car lui, Pascalou, l’avait vu quand il était revenu ici dans son hôtel, alors que tout le monde le croyait brûlé. Et Pascalou disait qu’il mourrait heureux à la pensée que ce grand homme qui avait été son maître était encore vivant.

C’était l’histoire de notre père. Il disait : « Je chanterai partout cette chanson et il y aura bien des gens qui le reconnaîtront et qui me diront où il est… »

Chapitre 11

Le bateau l’emmenait vers son amour… Mais son amour reculait vers l’horizon…

« Joffrey de Peyrac se souvient-il encore de moi, veut-il encore de moi ? se demanda-t-elle avec une lucidité soudaine. J’ai renié son nom, il a renié mon souvenir… »

« Les cendres du volcan tombent de toutes parts. Elles recouvrent les chemins où plus personne n’est passé depuis longtemps… On ne retrouvera pas leurs traces… Je vais mourir sous ses cendres, se dit Angélique. J’étouffe, j’ai tellement chaud, elles me brûlent partout, mais je sais maintenant que personne ne viendra à mon secours… »

Chapitre 22

Ce n’était pas un bijou d’une grande valeur mais Joffrey de Peyrac y attachait beaucoup de prix car il était depuis des siècles dans sa famille. Et il aimait à dire que la topaze était sa pierre bénéfique, à la fois couleur d’or et de flamme. Elle l’avait vu la porter en sautoir au bout d’une chaîne d’argent sur un pourpoint de velours.

Chapitre 24

Quel serait l’accueil de Joffrey de Peyrac après tant d’années ? Des années qui avaient passé sur eux et les avaient marqués dans leur chair et dans leur cœur. Chacun avait connu d’autres luttes, d’autres recherches… d’autres amours… Difficile revoir !…

Elle avait une mèche de cheveux blancs parmi ses cheveux blonds. Mais elle était en pleine jeunesse, plus belle encore qu’au temps des épousailles, alors que ses traits n’avaient pas pris toute leur personnalité, que ses formes n’avaient pas atteint leur plein épanouissement et que sa démarche n’avait pas acquis cette allure de reine qui la rendait parfois intimidante. Cette transformation s’était accomplie loin du regard de Joffrey de Peyrac et de son influence. C’était la main du destin brutal qui l’avait modelée dans sa solitude. Et lui ? Chargé d’avanies et de malheurs innombrables, dépouillé de tout, arraché à son monde, à ses travaux, à ses racines, qu’avait-il pu préserver de son « moi » ancien, de celui qu’elle aimait ?

[…]

Le doute qui l’envahit la courba presque à genoux. Comme une enfant puérile, elle se répétait qu’elle voulait le revoir « lui », son amour, « son » amant du Palais du Gai Savoir, et non pas « l’autre », cet homme inconnu sur un sol inconnu.

Edition J'ai lu - Partie 2

Chapitre 22

– Peut-être, mais sa magie est d’une autre source que la mienne… Mais je l’ai rencontré, en effet, ce Chrétien. Il parle l’arabe et plusieurs langues, mais ses paroles ont de la difficulté à rejoindre ma pensée. Je me tiens devant lui comme un homme du passé devant un voyageur venu de l’horizon chargé de la provende des temps futurs. Qui donc peut l’accueillir ? Qui donc peut l’entendre ? En vérité, personne ne peut l’entendre encore…

[…]

– Il cherche sa voie parmi un monde qui le rejette. Il marchera ainsi jusqu’au jour où il rencontrera son lieu d’élection. Ne peux-tu comprendre cela, toi qui as déjà vécu tant de destins contraires et qui cherches en vain à revêtir ton vrai visage ?

– Pourquoi as-tu fui le Rescator ? murmura-t-il enfin. Il aurait été le SEUL homme assez fort pour s’allier à toi… et peut-être aussi Moulay Ismaël mais… je ne sais maintenant si le risque n’eût été pire ! Les hommes qui s’attachent à toi, tu leur apportes la mort… Voilà !

Le Complot des ombres

Chapitre 10

Quant au comte de Peyrac, très content lui aussi de revoir son fils, il se disait que si l’on n’a pas toujours des enfants qui vous ressemblent, il est difficile d’éviter d’avoir des enfants de son espèce.

Chapitre 11

Vivre avec Joffrey de Peyrac était une aventure qu’on ne pouvait connaître que par lui.

Grâce à Joffrey de Peyrac s’effaçait la réalité, le fleuve livide, l’angoisse, l’amertume des présages.

Sa faculté d’admiration et de plaisir ne s’était laissé émousser par aucune des épreuves dont il avait été accablé, au contraire ; on avait l’impression qu’il attachait une plus grande valeur, et comme une sorte de respect et de tendresse, aux biens de ce monde, et qu’il ne se lasserait jamais de contempler l’œuvre d’un artisan où celui-ci aurait mis, sans compter, tout son talent.

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